8 sep 2022

Rencontre avec Benjamin Biolay : « La musique m’a sauvé la vie »

À travers ses mélodies ouvragées, son regard désabusé et ses textes poétiques, l’auteur-compositeur-interprète a imposé une présence unique, celle d’un artiste à la fois délicat, provocateur et mélancolique. À 49 ans, il dévoile ce vendredi 9 septembre Saint-Clair, son dixième album, intime et rock’n’roll, où il conte l’amour amer et la solitude des oubliés de notre monde médiatique. Rencontre avec un dandy profondément humain qui retranscrit à merveille les obsessions de l’époque dans des hymnes intemporels venant nous toucher en plein cœur.

Portraits par Mathieu César.

Propos recueillis par Violaine Schütz.

Quand nous rencontrons Benjamin Biolay dans le cadre verdoyant du Jardin d’acclimatation, à Paris, on comprend aisément pourquoi les cinéastes se l’arrachent. Le chanteur et compositeur à l’allure vénéneuse a déjà tourné avec Olivier Assayas, Bruno Dumont ou encore Christophe Honoré. Avec ses tatouages de marin, sa mèche gominée et sa silhouette gainée de cuir, de rockeur anglais, le Français âgé de 49 ans dégage, depuis ses débuts dans les années 90, une présence et un charme semblant résulter de forces opposées et incarnant une certaine forme de dualité. “Dandy, un peu maudit, jamais vieilli”, comme le qualifiait l’un de ses contemporains, le chanteur Christophe, B. B. (comme le surnomment ses intimes) promène sa silhouette élégante et ses saillies provocatrices dans la chanson hexagonale tel un Gainsbarre des temps modernes.

 

Entre mélodies ouvragées, moue désabusée et histoires de cœur fascinantes (Chiara Mastroianni, Vanessa Paradis), il séduit autant qu’il fascine et déroute. On l’imagine tour à tour timide, romantique, mystérieux, froid, détaché… mais Benjamin Biolay se révèle plus humain qu’hautain quand on s’entretient avec lui, n’hésitant pas à se placer du côté des opprimés et à regretter que les gens d’en haut oublient ceux d’en bas. Sans doute parce que ce musicien surdoué vient d’un milieu modeste et qu’il passe beaucoup de temps à Sète – ville de pêcheurs et de Brassens –, Benjamin Biolay fait preuve d’une humilité rare. Il n’en demeure pas moins le multi-instrumentiste prodige qui collectionne les succès étincelants.

 

Depuis ses superbes compositions, en 2000, pour Henri Salvador, aux côtés de Keren Ann, le musicien enchaîne les tubes, les Victoires de la musique et les louanges de la profession. Non seulement il émeut avec des morceaux poignants comme Ton héritage (2009), mais il met aussi son talent au service des autres : Carla Bruni, Françoise Hardy ou Juliette Gréco. Alors que sort ce vendredi 9 septembre son dixième album, le romantique et politique Saint-Clair, rencontre avec un artiste qui porte la chanson française au firmament.

NUMÉRO : Comme pour l’écrivain Patrick Modiano, on pourrait esquisser une “géographie Biolay”. Dans vos albums, en effet, sont évoqués de nombreux lieux, Ménilmontant, Saint-Germain- des-Prés, Deauville, la Camargue… Et votre nouveau disque s’appelle Saint-Clair, le nom d’un mont situé à Sète… Où l’avez-vous composé ?

BENJAMIN BIOLAY : Je l’ai imaginé à Sète, Bruxelles, Buenos Aires et Paris. Paris est une ville qui m’inspire énormément. Je la trouve très belle, j’aime son histoire et elle a nourri beaucoup de mes morceaux. Elle a d’autant plus d’importance à mes yeux que ma fille, Anna [qui est actrice et dont la mère est Chiara Mastroianni] est une vraie petite Parisienne. Mais je crois que je suis davantage quelqu’un du Sud. Paris me rebute en partie à cause du climat. J’y loue un appartement, comme si j’étais de passage. Dès que j’ai pu m’offrir une maison, il y a quinze ans, je l’ai achetée à Sète. Depuis que je suis enfant, je passe mes vacances dans cette ville de pêcheurs que j’adore. C’est la seule ville à laquelle je suis fidèle.

 

Votre single Rends l’amour !, sorti en juin, est une chanson d’amour amer, mais qui revêt aussi un sens politique à travers son allusion au slogan Rends l’argent ! Peut-on faire un parallèle entre la politique et l’amour ?
Absolument. L’amour et la politique peuvent, tous les deux, être des vecteurs d’espérance. Pour voter en faveur de quelqu’un, il faut épouser un projet, ressentir de l’amour pour cette personne et pour ses idées. Et quand on est déçu par cette personne, ça fait très mal, comme en amour. Quant à celui qui déçoit, ce n’est pas un seul votant qu’il déçoit, mais toutes les générations qui arrivent ensuite. Sinon, dans mes chansons, je ne parle presque jamais d’amour au sens strict. Elles contiennent toujours un propos plus sociétal. Sur Saint-Clair, un seul morceau ne parle que d’amour au sens purement sentimental. Sinon, j’évoque la foi, l’espoir, la politique…

 

Grand Prix, votre précédent album sorti en 2020, disque de platine, était “désengagé”, centré sur votre passion pour la course automobile. Là, la politique refait surface avec un titre bouleversant, La Traversée, qui évoque le tragique sort des migrants et où vous dites que la mer Méditerranée pleure…
J’y pense souvent, et depuis toujours. Il m’arrive de passer une bonne soirée, d’être dans un état propice à la félicité, puis je regarde la mer et soudain cela me rend triste. Des gens sont en train de mourir parce qu’ils essaient de traverser. La vue est belle mais cache une triste réalité. À vrai dire, je ne trouve pas ça politique d’en parler, mais simplement éthique.

Pourquoi avoir invité Clara Luciani à chanter sur l’un des titres de votre album, Santa Clara (septembre un jeudi soir) ?
Parce que c’est mon amie, que je l’admire beaucoup et que j’ai eu la chance qu’elle fasse mes premières parties. Comme pour la chanteuse Pomme, qui a aussi ouvert pour moi lors de mes tournées, j’ai senti tout de suite qu’elle aurait un immense succès. Elle faisait un “effet bœuf” aux gens. Peut-être parce qu’elles sont des auteures-compositrices. Ce sont des personnes qui comprennent naturellement le vrai tempo de la chanson. D’ailleurs, je trouve que ce qui manque, c’est la reconnaissance de la profession envers les femmes qui écrivent des chansons. Il y a beaucoup de chanteuses, mais aussi des artistes qui écrivent des morceaux fabuleux, et dont les médias ne parlent pas, comme la Canadienne Ariane Moffatt, et qui ne sont pas reconnues à leur juste valeur. C’est l’un des derniers problèmes à régler dans l’industrie musicale : mettre en lumière les auteures-compositrices qui ne sont pas dirigées par un boy’s club en studio.

 

Les paroles de votre morceau Un (Ravel), qui vient de sortir en single, ont des airs de confession, comme : “J’ai peur que ma progéniture me prenne pour un nanti”, ou encore “Je l’aime cette belle putain de vie”. Vos chansons sont-elles autobiographiques ?
Oui, ça peut arriver. Je ne sais pas dans quel état d’esprit – ou état tout court – j’étais quand j’ai écrit ces phrases. Mais j’écris le plus souvent à jeun. Parfois, j’ai bu un peu de vin, mais on n’est pas chez Baudelaire non plus ! J’avais envie de parler de choses que je connais très bien, c’est-à-dire ma vie. Sur Un (Ravel), je voulais atteindre la vérité car je m’inspire de la mélodie de Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel, qui est l’une des plus belles chansons du monde. Je lui devais ça.

 

Toujours dans Un (Ravel), vous comparez le métier d’artiste à de la prostitution…

C’est un texte écrit rapidement, avec un côté (toute raison gardée) « dylanien » (en référence à Bob Dylan) puisqu’il y a beaucoup de paroles. Quand on écrit très vite des morceaux, presque de manière automatique, il nous arrive de penser que ça ressemble à de la prostitution. Mais ça fait partie des us et coutumes de notre profession, de ces contraintes. 

 

L’un des morceaux de Saint-Clair s’intitule : De la beauté là où il n’y en a plus. Pour vous, c’est quoi le beau en musique ?

Faire des morceaux qu’on pense beaux pour quelqu’un qu’on aime, ça a quelque chose d’assez puéril. Car peut-être que l’art ne doit pas être beau. Ça ne fait pas partie du cahier des charges mais ça peut arriver qu’il le soit. Et puis il n’existe pas de recettes pour créer un beau morceau. Ce n’est pas comme un sandwich. Ce serait trop simple sinon. Pour revenir au côté puéril, je crois en tout cas que tous les artistes ont une âme d’enfant qu’ils ont préservé. Ça se vérifie avec des collections inattendues comme une collection de flippers.

L’un de vos nouveaux morceaux s’appelle Sainte Rita, la patronne des causes désespérées…
Je l’ai toujours aimée. J’allais déposer des cierges devant sa statue, à l’église Saint-Eustache, en la priant et en lui offrant de petits médaillons. C’est la patronne des gens d’en bas, de ceux dont les gens d’en haut ne se préoccupent pas. Par exemple, on a bien vu pendant le Covid que personne ne se souciait des travailleurs du sexe qui n’avaient plus de travail. Personne ne les a défendus. Rien n’a été fait pour eux. Personne n’avait de la compassion pour eux. On a laissé crever une partie de la population, comme les gens de la nuit, de l’underground. Quand on fait de la musique, on appartient aussi en partie à l’underground et à une forme de déchéance. Je ne me considère pas comme une cause désespérée parce que j’ai réalisé des choses, même si le succès me paraît parfois un peu lointain ou faux. Mais une partie de mon âme doit être la réincarnation de quelqu’un qui a beaucoup galéré…

 

Sainte Rita a prié pour que son mari, un homme violent, se convertisse. Après dix-huit ans de prières, une nuit de l’an 1412, il fut assassiné. Avez-vous une passion inavouée pour les histoires criminelles ?

Je ne savais pas pour sainte Rita, mais je l’aime encore plus ! [Rires.] Les histoires criminelles m’intéressent, je l’avoue. On ne peut pas se mettre des œillères devant les déviances atroces de la nature humaine et faire comme si ça n’existait pas. Et je comprends le côté rassurant que certains éprouvent devant un épisode de Faites entrer l’accusé. Ils se disent : “Il y a toujours pire que moi.” Personnellement, j’aime bien m’endormir devant l’animateur Jean-Marc Bloch dont la voix me berce.

 

Vous sortez votre dixième album. Réfléchissez-vous à l’héritage que vous voulez laisser dans ce monde ?

Honnêtement, je n’en ai rien à faire. Je m’en fous. La musique m’a sauvé la vie, alors je lui dois une forme de modestie. Je suis un peu comme un Jésus de la musique. C’est ma mission d’en jouer. J’ai la chance inouïe de faire ce que j’aime et que ça touche des gens. Mais comme un jour je ne serai plus là pour en profiter, la notion d’héritage m’importe peu. Je croyais que c’était important, ce qu’on laisse, pendant longtemps. Mais une sorte de sagesse m’a fait comprendre qu’en réalité, ça ne l’est pas. Il en va de même pour les dispositions post mortem. Je serai seulement content si des artistes parodient les meilleurs côtés de ce que j’ai fait.

 

Saint-Clair (2022) de Benjamin Biolay, disponible le 9 septembre 2022 sur toutes les plateformes. 

Quand vous parlez d’amour sur Saint-Clair, c’est d’amour contrarié. Vous adressez-vous à la génération Tinder qui ne sait plus comment aimer ?
Dans cet album, en effet, j’espère parler à cette “génération Tinder”. J’ai des enfants, je dialogue beaucoup avec ma fille de 19 ans, et je ne me sens pas déconnecté de la jeunesse. Et de toute façon, quand j’écris des chansons je n’ai pas l’impression d’avoir presque 50 ans ! C’est comme si j’avais un autre âge, figé, compris entre 17 et 30 ans. Le ton ne devient pas plus sérieux ou solennel avec le nombre des années. C’est la même âme qui se remet à écrire, même si, à force de jouer, on progresse au niveau des instrumentations. L’événement le plus marquant de ma vie reste la naissance de mon premier enfant qui a provoqué un vrai changement. À part ça, je n’ai pas vécu la crise de la quarantaine, ou alors j’ai dû la faire à 26 ans !

 

Il y a aussi une quête de vérité, de retour à l’essentiel dans vos nouvelles chansons très rock – enregistrées en version analogique –, qui font penser aux Strokes ainsi qu’à des groupes punk des années 70 et 80…
Oui, je n’ai utilisé aucun plug-in sur cet album, qui est purement inspiré par l’énergie de mes tournées. Tout est enregistré comme en live. Même si j’adore l’Auto-Tune, je trouve qu’on l’entend trop dans les chansons d’aujourd’hui. Tout est trop parfait, produit, digital, unidimensionnel. On n’entend même plus les gens respirer dans les chansons. Il y a des artistes qui font de la musique digitale géniale, comme PNL, mais j’avais envie de quelque chose de plus brut, d’organique. Cet album est un peu comme une casse, avec du bordel et du chaos.

 

Vous portez une croix autour du cou, et le thème de la foi revient souvent sur votre album…

J’ai toujours ressenti une connexion avec le mystique. J’aime la théologie et les bondieuseries, l’apparat et les iconographies orthodoxe et catholique. Et je suis croyant, même si je ne suis pas pratiquant. Je me suis toujours posé énormément de questions existentielles, auxquelles on ne trouve pas beaucoup de réponses, mais, en revanche, je ne me suis jamais questionné sur ma foi. J’aime l’Argentine – où l’une de mes filles habite –, et aussi Sète, notamment parce qu’il y a de nombreux symboles religieux dans les décors. C’est un mélange exaltant de sacré et de païen. À Buenos Aires, il y a même une église dédiée à Maradona.